L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, homme inscrit dans un cercle et un carré avec des membres dans deux positions Acheter des reproductions sur Amazon

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Tom Gurney BSc (Hons) est spécialiste de l’histoire de l’art depuis plus de 20 ans
Page créée le 22 septembre 2026 / Mise à jour le 22 septembre 2026
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L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci

L’Homme de Vitruve est une étude des proportions, de la géométrie et du corps humain, et non un simple emblème du « génie de la Renaissance ». Léonard place un homme nu dans un cercle et un carré ; ses bras et ses jambes occupent deux positions, tandis que des notes sont écrites au-dessus et au-dessous de la figure.

Les Gallerie dell’Accademia de Venise désignent la feuille comme Studio di proporzioni del corpo noto come Uomo vitruviano, une étude des proportions du corps connue sous le nom d’Homme de Vitruve. C’est un dessin sur papier, catalogué sous le numéro 228, exécuté à la pointe de métal, à la plume et à l’encre, avec des touches d’aquarelle sur papier blanc [1].

Léonard s’intéresse à la mesure. Le dessin examine comment décrire le corps par des rapports, comment inscrire une figure dans des formes géométriques et comment confronter l’ancienne théorie architecturale à l’observation. La feuille est donc à la fois un diagramme, une page de carnet, un dessin du corps et une réflexion sur le rapport entre forme humaine et ordre mathématique.

En bref

  • ArtisteLéonard de Vinci
  • TitreStudio di proporzioni del corpo noto come Uomo vitruviano [1]
  • Titre courantL’Homme de Vitruve
  • DateGénéralement associé aux années milanaises de Léonard, vers 1490 ; la datation exacte reste prudente [1] [2]
  • TechniquePointe de métal, plume et encre, touches d’aquarelle sur papier blanc [1]
  • Dimensions345 × 246 mm dans la légende de l’exposition de 2025 de l’Accademia [2]
  • Catalogue / inventaireCatalogue no 228 ; inv. 228r dans des documents d’exposition récents [1] [2]
  • CollectionGallerie dell’Accademia, Venise [1]
  • Type d’objetDessin / étude annotée des proportions
  • ExpositionNon présenté en permanence ; œuvre sur papier sensible aux conditions de conservation [1]

Sommaire

  1. Présentation
  2. En bref
  3. Ce que montre la feuille
  4. Le problème emprunté par Léonard à Vitruve
  5. Vitruve, Alberti et Euclide
  6. Les deux positions du corps
  7. Cercle, carré et centres
  8. L’écriture autour de la figure
  9. Mesure et anatomie
  10. Un dessin sur papier fragile
  11. Détails annotés

Détails annotés de l’Homme de Vitruve

L’image annotée distingue la tête, les mains, le torse et les pieds afin que la feuille soit lue comme une étude des proportions plutôt que comme un emblème générique.

Image annotée de l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, avec repères sur la tête, les mains, le torse et les pieds 1 2 3 4

Détails de L’HOMME DE VITRUVE

Un examen rapproché met en évidence les détails qui structurent cette page sur Léonard, sans confondre les réserves relatives à l’objet et à la source des images.

1

Tête et mesure supérieure

La tête appartient à un système écrit et géométrique, et non à un portrait ressemblant.

Détail de la tête et de la mesure supérieure dans l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci
2

Mains étendues

La main tendue vérifie l’envergure du corps par rapport au carré et au cercle.

Détail des mains étendues dans l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci
3

Torse et nombril

Le torse transforme l’observation anatomique en centre mesuré des proportions.

Détail du torse et du nombril dans l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci
4

Pieds et géométrie inférieure

Les jambes et les pieds montrent la double position qui permet de concilier corps et géométrie.

Détail des pieds et de la géométrie inférieure dans l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci

Ce que montre la feuille

Le dessin représente un homme nu de face. Un seul corps occupe la page, mais ses bras et ses jambes sont dédoublés. Une paire de jambes se tient plus resserrée, l’autre s’écarte. Une paire de bras s’étend à l’horizontale, l’autre se lève en diagonale. Le corps semble ainsi immobile et en mouvement à la fois.

La géométrie est tout aussi lisible. Un carré touche la tête, les pieds et les mains tendues à l’horizontale. Un cercle, centré autour du nombril, rejoint les membres les plus écartés. Cercle et carré ne décorent pas simplement le corps : ils constituent les conditions de l’expérience graphique.

Léonard ajoute des notes écrites au-dessus et au-dessous de la figure. Elles appartiennent à l’œuvre ; ce n’est pas une légende ajoutée par la suite. La feuille demande à être lue et mesurée autant que regardée. Sa force visuelle naît de l’action conjointe du corps, des lignes et de l’écriture.

C’est pourquoi une reproduction privée de son échelle ou de son texte peut prêter à confusion. En ligne, sur des affiches, des pièces de monnaie ou des couvertures de livres, l’image devient souvent un symbole universel d’équilibre. Sur le papier original, c’est une étude de travail : petite, fragile, annotée et liée à un problème précis hérité de la théorie architecturale.

Le problème emprunté par Léonard à Vitruve

L’auteur romain Vitruve écrivit De architectura, traité d’architecture. Dans le livre III, il soutient que la conception des temples repose sur la symétrie et les proportions. Il prend le corps humain bien formé comme analogie de l’harmonie architecturale [4].

Vitruve décrit le corps par ses parties mesurables. Le visage, la main, la tête, le pied, l’avant-bras et la poitrine correspondent chacun à des fractions de la taille totale. Il avance ensuite l’idée décisive pour Léonard : si un homme est couché, mains et pieds étendus, un cercle centré sur le nombril peut toucher ses doigts et ses orteils ; le même corps peut également former un carré lorsqu’on compare sa hauteur à l’envergure de ses bras [4].

Le dessin de Léonard donne une solution visible à ce passage écrit. Il ne s’agit pourtant pas d’une illustration passive. Vitruve évoque un corps étendu sur le dos pour démontrer la symétrie. Léonard dessine un homme debout, lui donne deux positions des membres et fait de la feuille même un espace de rencontre entre texte, géométrie et anatomie.

Cette différence compte. Vitruve s’intéresse à l’architecture ; Léonard, au corps comme forme mesurée. Le texte antique pose un problème que Léonard rend visible et dont il éprouve les limites.

Le corps comme architecture

L’argument de Vitruve commence par les temples, non par le portrait. Pour lui, les proportions expriment les rapports des parties entre elles et de chaque partie avec le tout. Un édifice est bien ordonné lorsque ses éléments se correspondent selon un système mesuré. Le corps humain entre dans ce raisonnement parce qu’il offre un modèle naturel de telles correspondances [4].

Léonard prend cette analogie architecturale au sérieux, mais ne dessine pas de temple. Il dessine le corps comme s’il s’agissait d’un plan architectural. Carré et cercle jouent le rôle de lignes de construction. Les mesures horizontales et verticales organisent la figure. Les proportions écrites font des membres et des traits des modules.

C’est pourquoi le dessin paraît à la fois humain et abstrait. L’homme possède des cheveux, des muscles, des genoux, des pieds et un visage. Il est pourtant utilisé comme une structure mesurée. La feuille demande si un corps vivant peut être compris avec la même rigueur qu’un bâtiment.

Cette analogie éclaire aussi la retenue du dessin. Léonard n’ajoute ni décor, ni récit, ni paysage, ni drame affectif. De tels éléments détourneraient l’attention du corps envisagé comme système. La page ne cherche pas à représenter un homme particulier en un lieu particulier, mais le corps comme ensemble ordonné de rapports.

Ce cadre architectural aide également à éviter les lectures trop romantiques. Le dessin n’affirme pas simplement que l’homme est divin, central ou parfait. Il demande comment rendre visibles et vérifiables des propositions sur la mesure humaine.

Vitruve, Alberti et Euclide

Les Gallerie dell’Accademia mettent en garde contre l’idée que la feuille serait une simple application de Vitruve. Longtemps, on l’a lue ainsi : Léonard aurait pris la théorie de l’architecte romain et l’aurait dessinée. Des études récentes résumées par le musée rendent ce récit plus complexe [1].

Selon l’Accademia, le dessin témoigne également de l’intérêt de Léonard pour Leon Battista Alberti et la pensée euclidienne. Les proportions employées ne reproduisent pas simplement le texte de Vitruve. D’après le musée, elles correspondent sur des points importants aux mesures analysées par Alberti dans De statua, tandis que l’ambition géométrique d’ensemble relève aussi d’une façon euclidienne de penser la forme [1].

Cette correction ne rend pas Vitruve inutile. Léonard le cite dans l’écriture entourant la figure, et le problème du cercle et du carré vient de la tradition architecturale qui lui est associée. Mais le dessin dépasse la citation antique. C’est un acte renaissant de comparaison, de révision et de synthèse.

La feuille n’en est que plus caractéristique de Léonard. Il se contentait rarement de copier une autorité. Le récit que donne la Royal Collection de ses recherches anatomiques explique que, vers 1490, il cherchait des proportions corporelles idéales, mais que la mesure de modèles vivants produisait ensuite des fractions peu commodes et des contradictions. Théorie et observation ne concordaient pas toujours [3].

L’Homme de Vitruve se situe dans cette tension. Il montre un corps contraint de satisfaire une idée géométrique tout en appartenant à la démarche plus large par laquelle Léonard vérifiait le savoir reçu au moyen de mesures.

La distinction proposée par l’Accademia change également le ton du dessin. Une simple illustration de Vitruve honorerait surtout l’Antiquité. La feuille de Léonard fait quelque chose de plus inquiet : elle rapproche une ancienne proposition architecturale, une théorie renaissante plus récente des proportions et la discipline de la géométrie, puis prend le corps comme terrain d’épreuve. La figure est idéalisée, mais la méthode relève de l’enquête [1].

Lire les proportions sans citer approximativement

L’inscription de la feuille comprend une série d’énoncés de proportions. Certains relèvent de la tradition vitruvienne : l’envergure des bras égale la taille ; le nombril peut servir de centre à un cercle ; des parties telles que la main, le pied, la tête et le visage correspondent à des fractions de la figure entière [4].

L’écriture de Léonard donne à ces propositions une portée pratique. Il ne s’agit pas de nombres abstraits détachés de l’image. Le spectateur peut les vérifier sur le corps dessiné. La ligne allant de la plante des pieds au sommet de la tête, l’extension des bras, la position du nombril et la portée des doigts et des orteils rendent le texte contrôlable par le regard.

Il faut lire l’inscription de Léonard pour sa fonction plutôt que comme une citation isolable. Les traductions diffèrent dans leur formulation et leurs accents, mais le texte relie la théorie vitruvienne des proportions au dessin de Léonard et fait de la feuille un raisonnement visuel mesuré.

La même prudence vaut pour les schémas modernes qui inscrivent sur l’image tous les rapports numériques possibles. La feuille originale contient déjà un ensemble rigoureux de mesures. Des superpositions chiffrées ultérieures peuvent aider en classe, mais aussi donner à ce dessin de travail l’apparence d’une infographie moderne dont le problème serait résolu. L’enjeu historique est plus subtil : Léonard réfléchit à des rapports hérités, il ne se borne pas à afficher un tableau définitif.

Les deux positions du corps

Le dédoublement des membres est la grande invention pratique du dessin. Une seule pose naturaliste ne pourrait guère satisfaire à la fois le carré et le cercle. Léonard représente donc deux positions sur un seul corps.

Les bras horizontaux et les jambes rapprochées appartiennent au carré ; les bras levés et les jambes écartées, au cercle. En superposant ces deux positions, Léonard évite de dessiner deux figures séparées et condense la démonstration sur une feuille. Le corps devient un instrument de mesure.

Il ne s’agit pas d’une étude du mouvement au sens ultérieur d’une succession de gestes. Les membres ne montrent pas un homme en train de marcher, de s’exercer ou de changer de pose dans le temps. Ils montrent simultanément deux états proportionnels. La figure est dédoublée parce que la géométrie l’exige.

L’effet visuel reste pourtant vivant. Le corps semble se déployer à partir d’un centre stable. Les bras et les jambes créent un rythme qui anime le dessin immobile. C’est une des raisons de la force durable de l’image dans la culture moderne : elle n’est pas seulement un diagramme de proportions, mais une figure humaine prise entre deux systèmes.

Cette solution à deux positions distingue aussi Léonard d’une lecture purement verbale de Vitruve. Le passage antique pourrait suggérer qu’un même corps produit à lui seul cercle et carré. Sur le papier, le problème est plus exigeant. Pour toucher les deux formes de manière convaincante, les membres doivent changer de position. Le dessin de Léonard résout ainsi un problème visuel et géométrique créé par le passage du texte à l’image [4] [5].

La solution est élégante parce qu’elle préserve l’unité. Léonard ne place pas deux hommes côte à côte et ne rend pas l’un d’eux transparent ou schématique. Il donne à un corps deux extensions possibles, permettant de comprendre les deux systèmes en même temps.

Cercle, carré et centres

Le cercle et le carré ne relèvent pas de la même opération. Le cercle est lié au nombril, que Vitruve désigne comme centre du corps pour le compas. Le carré dépend de l’équivalence entre la taille du corps et l’envergure des bras tendus [4].

Le dessin de Léonard rend la distinction visible. Le centre du cercle et celui du carré ne se confondent pas commodément. Il faut ajuster le corps pour répondre aux deux formes. Ce léger déplacement est l’une des réussites intellectuelles discrètes de la feuille.

Au Moyen Âge et à la Renaissance, les lecteurs associaient souvent cercle et carré à des significations symboliques plus larges : ciel et terre, perfection et ordre matériel, macrocosme et microcosme. L’Accademia note que ces deux formes portaient depuis longtemps de telles valeurs et que la figure humaine inscrite en elles pouvait illustrer les correspondances entre l’univers et l’être humain [1].

Ces significations ne doivent pas faire oublier le problème de la mesure. Léonard ne dessine pas seulement un emblème spirituel. Il dessine également un corps dont les parties mesurables doivent rejoindre des lignes précises. La puissance de la feuille vient de cette union du symbole et du calcul.

Les centres sont particulièrement importants. Si le cercle est centré sur le nombril, le corps répond à un idéal ; si le carré est régi par la taille et l’envergure, il répond à un autre. Le dessin ne prétend pas que tous les centres se confondent. Il montre que les proportions dépendent parfois de la mesure choisie comme référence.

Cela rend la feuille plus expérimentale qu’un logo. Un logo tend à simplifier. Le dessin de Léonard clarifie sans effacer la difficulté. Le carré, le cercle et le corps coopèrent, mais ne fusionnent pas en un signe unique et facile.

L’écriture autour de la figure

L’inscription est essentielle parce qu’elle rattache le dessin à une tradition textuelle. Léonard ne présente pas un nu muet. Il entoure le corps de propositions écrites sur les proportions, traduisant et adaptant dans sa propre langue de travail un problème intellectuel.

L’écriture modifie aussi le rythme du regard. L’œil saisit d’abord la figure, le cercle et le carré, puis ralentit sur les notes. La feuille oscille entre reconnaissance visuelle immédiate et étude patiente. Ce rythme est proche de celui des carnets de Léonard, où image et texte construisent souvent ensemble la connaissance.

L’inscription étant si importante, il faut éviter de la citer approximativement sans transcription et traduction vérifiées. On peut néanmoins expliquer la fonction des notes : elles consignent et mettent à l’épreuve les proportions du corps en rapport avec la théorie vitruvienne.

Les notes empêchent aussi une lecture purement esthétique. Le dessin est beau, mais la beauté n’en est pas le seul but. L’écrit montre que Léonard pense en termes de rapports, de divisions et de correspondances.

On remarque une différence visuelle entre l’écriture au-dessus du corps et celle du dessous. Le texte supérieur suit plus librement la courbe du cercle, tandis que les lignes inférieures sont plus régulières sous la figure. Ce contraste accentue le caractère hybride de la feuille. Ce n’est pas un emblème poli destiné à l’exposition, mais une page de travail où image et notes restent visiblement interdépendantes.

L’écriture rappelle également que le savoir de Léonard se formait souvent par fragments. Il ne publia pas de traité achevé sur les proportions humaines. Il laissa des notes, des feuilles, des études et des projets que les générations suivantes durent rassembler. L’Homme de Vitruve semble complet tant son image est aboutie, mais il appartient toujours au monde des carnets, de l’expérimentation et de la comparaison.

Mesure et anatomie

L’Homme de Vitruve est à rapprocher des études anatomiques de Léonard, sans être un objet du même type que ses corps disséqués plus tardifs. Vers 1490, selon la Royal Collection, Léonard entreprit une étude détaillée des proportions humaines en cherchant un corps idéal dont les parties exprimeraient des fractions simples du tout [3].

La même source explique pourquoi cette recherche devint difficile. Lorsqu’il mesura des modèles vivants, la réalité ne produisit pas toujours des rapports simples. Il dut recourir à des fractions plus complexes et même corriger certaines observations pour les faire correspondre à la théorie. Confronté à l’écart entre proportions idéales et corps observés, il finit par s’éloigner de cette voie de recherche [3].

Cette histoire situe plus précisément L’Homme de Vitruve. Ce n’est pas la solution définitive au problème du corps humain, mais un sommet d’une phase particulière de recherche, lorsque Léonard se demandait si le corps pouvait devenir un système de mesures harmonieux, visible et reproductible.

Les dessins anatomiques ultérieurs devinrent plus empiriques, mécaniques et exploratoires. Léonard étudia os, muscles, organes et mouvement avec une intensité croissante. L’Homme de Vitruve paraît plus épuré parce qu’il traite de proportions idéales plutôt que de dissection.

Le récit de la Royal Collection évite une erreur fréquente : voir dans L’Homme de Vitruve l’aboutissement de toute l’anatomie de Léonard. Mieux vaut le comprendre comme appartenant à une première phase consacrée aux proportions. Les feuilles anatomiques postérieures s’intéressent davantage à la structure, à la fonction, à la dissection et au mouvement. L’Homme de Vitruve examine le corps extérieur mesurable et son rapport à une géométrie idéale [3].

Cette attention à l’extérieur explique la clarté de la feuille. Léonard n’ouvre pas le corps comme il le fera plus tard dans ses études anatomiques. Il mesure l’enveloppe visible : taille, envergure, membres, centres et parties proportionnelles. Le corps est envisagé comme un système visible complet avant de devenir un système mécanique interne [3].

Cela ne rend pas l’étude superficielle. Mesurer soigneusement le corps visible est déjà un acte anatomique sérieux. Les artistes avaient besoin de comprendre comment les figures sont construites, comment les membres se rapportent au torse et comment les corps occupent l’espace. Mais les recherches ultérieures de Léonard dépasseraient les proportions externes pour atteindre os, muscles, organes et fonctionnement mécanique.

Le dessin appartient donc à un tournant. Il montre Léonard encore attiré par les rapports harmonieux, tandis que la suite de ses recherches révélerait la résistance des corps vivants à la perfection simple. Cette tension donne à la feuille une grande part de son intérêt humain. C’est un idéal, mais élaboré par un artiste qui se méfiait de plus en plus des idéaux faciles.

Méthode de dessin et matériaux

L’Accademia indique que la feuille fut exécutée à la pointe de métal, à la plume et à l’encre, avec des touches d’aquarelle sur papier blanc [1]. Cette combinaison est significative. La pointe de métal exige de la discipline, car elle s’efface difficilement. La plume et l’encre permettent de préciser, renforcer et articuler les formes. De légers lavis peuvent modeler certains passages.

La netteté de la géométrie suppose une préparation. Carré et cercle sont propres, et le corps est placé avec une grande maîtrise. Il ne s’agit pas d’une rapide étude d’après nature, mais d’une construction préméditée où le papier devait accueillir à la fois diagramme et figure.

La feuille n’est pourtant pas froide comme une mécanique. La tête est ombrée, le torse modelé, la chevelure et les muscles possèdent un caractère visuel. Léonard laisse au corps assez de sensualité pour qu’il demeure humain, tout en l’inscrivant dans un système de mesure.

La fragilité du support importe également. Un dessin sur papier conserve directement une pensée, mais le papier est vulnérable. Le matériau même qui rend la feuille intime et immédiate complique son exposition répétée en public. Si nous connaissons l’objet par d’innombrables reproductions, l’original survit parce que son accès est restreint.

Pas de raccourci par le nombre d’or

Des récits populaires associent souvent L’Homme de Vitruve au nombre d’or. L’idée séduit, puisque le dessin paraît déjà réunir mathématiques et beauté. Mais les sources suivies ici n’ont pas besoin du nombre d’or pour expliquer l’œuvre.

La notice de l’Accademia renvoie plutôt à Vitruve, Alberti et la pensée euclidienne. La Royal Collection situe le dessin dans la recherche par Léonard de fractions simples pour les proportions et dans les difficultés que lui posa ensuite la mesure des corps vivants [1] [3]. Le passage de Vitruve lui-même traite de symétrie, de parties du corps, de cercle, de carré, de nombril, de taille et d’envergure, non d’un rectangle d’or [4].

Cela n’empêche pas les spectateurs ultérieurs de superposer des schémas fondés sur le nombre d’or aux reproductions. Mais il ne faut pas présenter ces schémas comme la méthode directrice de Léonard sans preuve précise. Une image célèbre attire les mythes célèbres. La lecture la plus sûre reste proche de ce que permettent d’établir le dessin lui-même et sa notice muséale.

L’enjeu le plus intéressant est déjà visible. Léonard n’avait pas besoin d’un récit moderne sur le nombre d’or pour rapprocher mathématiques et corps. Il abordait des problèmes plus anciens et plus riches : comment l’architecture emprunte ses mesures à l’être humain, comment la géométrie décrit la forme vivante et comment l’observation corrige la théorie reçue.

Le mythe du nombre d’or réduit aussi sa réussite. Si le dessin devient la démonstration d’une seule formule cachée, on risque de ne plus regarder les rapports réellement présents sur la feuille. Cercle et carré, membres dédoublés, notes écrites, fractions des parties corporelles et tension entre Vitruve et Alberti passent au second plan derrière une chasse au trésor moderne.

Une meilleure lecture maintient les mathématiques visibles dans leur pluralité. Léonard ne décore pas un corps avec des nombres. Il négocie entre autorité textuelle, forme géométrique et mesure observée. C’est plus riche qu’un seul rapport et plus proche de la façon dont son esprit semble travailler dans l’ensemble des carnets.

Un dessin sur papier fragile

L’Homme de Vitruve n’est pas exposé en permanence. L’Accademia précise que l’œuvre ne peut être présentée pour des raisons de protection et de conservation. Comme les autres feuilles de Léonard conservées au musée, elle doit être préservée de la lumière nocive et gardée dans des conditions microclimatiques contrôlées. Dessins et estampes ne sont donc pas exposés de façon permanente [1].

Ce fait appartient au cœur de l’histoire, non à une simple note destinée aux visiteurs. Les œuvres sur papier sont vulnérables autrement que les peintures sur panneau ou les sculptures. La lumière peut altérer papier et matériaux graphiques ; humidité et température doivent être maîtrisées ; les expositions répétées présentent un risque.

L’exposition Corpi moderni organisée par l’Accademia en 2025 rendit temporairement la feuille visible. Le musée avertissait que la durée d’observation était limitée pour préserver l’objet : le dessin restait visible vingt minutes, suivies de vingt minutes d’obscurité derrière un rideau baissé [2]. Ce rythme souligne sa fragilité. Même exposé, il l’est avec retenue.

C’est un correctif utile à l’omniprésence de son image moderne. L’Homme de Vitruve apparaît partout en reproduction, mais l’original est une petite feuille sensible à la lumière, le plus souvent hors de vue. Sa célébrité s’est étendue ; sa présence matérielle demeure délicate.

Cette règle d’exposition change aussi notre idée du regard. Une peinture de musée peut faire partie d’une visite ordinaire. L’Homme de Vitruve, généralement, ne le peut pas. Rencontrer l’original suppose un compromis de conservation : le public ne le voit qu’à des conditions destinées à limiter les dommages.

Il ne s’agit pas d’un détail technique frustrant. La fragilité fait aujourd’hui partie du sens de l’objet. La feuille a survécu parce que des générations de collectionneurs, de musées et de conservateurs l’ont traitée comme une œuvre sur papier vulnérable. Sa renommée moderne dépend des reproductions ; son avenir, de la retenue.

Provenance : des collections milanaises à Venise

L’Accademia rattache la feuille à la collection de dessins de Giuseppe Bossi, peintre, écrivain et collectionneur milanais. Le journal de Bossi rapporte qu’en 1807 il acquit auprès de la famille De Pagave un important ensemble de dessins de Léonard [1].

Le groupe De Pagave provenait auparavant de la comtesse Anna Luisa Monti, héritière du cardinal Cesare Monti. En 1784, alors que les dessins appartenaient encore à la famille De Pagave, Carlo Giuseppe Gerli en grava et publia plusieurs, dont l’étude aujourd’hui appelée L’Homme de Vitruve [1].

Cette histoire importe parce qu’elle montre que le dessin a survécu dans des collections de feuilles de Léonard, non comme chef-d’œuvre continuellement présenté au public. Il ne faut pas projeter sa célébrité ultérieure sur toutes les étapes de son existence. Pendant longtemps, la feuille appartint au monde des collections graphiques spécialisées et du savoir imprimé plutôt qu’à la culture visuelle de masse.

La notice de l’Accademia ne transforme pas cette provenance en chaîne complète remontant à l’atelier de Léonard. Elle établit un parcours moderne documenté passant par Monti, De Pagave et Bossi. Il convient de distinguer cette histoire de collection connue de la première propriété de la feuille, qui reste inconnue.

La publication de Gerli en 1784 constitue une autre étape importante. Elle montre que la feuille circulait dans le savoir imprimé avant de devenir l’icône mondiale actuelle. La gravure et la publication contribuèrent à faire passer les dessins de Léonard des collections privées ou spécialisées à une culture savante plus large [1].

Le rôle de Bossi convient également à cette histoire. Il n’était pas un simple acheteur de curiosités. Il participa à la redécouverte moderne de l’œuvre graphique de Léonard, quand dessins, carnets et études prirent une place croissante dans la compréhension de l’artiste au-delà de ses peintures conservées. L’Homme de Vitruve acquit sa renommée dans un monde désormais prêt à apprécier la pensée de Léonard sur le papier.

Pourquoi l’image est devenue une icône

L’Homme de Vitruve est devenu célèbre parce qu’il condense plusieurs idées puissantes dans une image claire. Il montre un corps humain sans être un portrait ; de la géométrie sans être un diagramme abstrait ; un savoir antique, mais passé par la main de Léonard. Il suggère que le corps peut être compris par la mesure tout en restant visuellement fascinant.

La culture moderne fait souvent du dessin un symbole de l’étendue des talents de Léonard. On le comprend, mais cela peut aplatir la feuille. Ce dessin n’est pas une simple réclame pour la curiosité. Il répond précisément à un problème historique de proportions.

Le commentaire pédagogique de Smarthistory établit une distinction utile : il décrit cette feuille modeste comme une image qui en est venue à signifier des idées bien plus vastes que celles qu’elle portait à l’origine. Il insiste sur ses trois éléments fondamentaux : un homme, un cercle et un carré. Cette clarté aide à comprendre pourquoi l’image circule si aisément dans les médias modernes [5].

Sa postérité tient aussi à la facilité de reproduction. La composition se lit immédiatement, même à petite échelle. Les membres dédoublés rendent la géométrie lisible ; le cercle et le carré forment un cadre prêt à l’emploi. Même sans déchiffrer l’écriture de Léonard, on saisit que le corps est mesuré.

Le risque de cette postérité est de trop lisser l’image. Elle peut représenter l’humanisme, la science, le design, la médecine, la technologie ou la créativité sans qu’aucun de ces usages soit lié au problème historique de la feuille. Le dessin est assez généreux pour accueillir beaucoup de sens, mais le rôle de cet article est de ramener le lecteur à l’objet.

Ce retour rend de nouveau l’image étrange. Ce n’est ni un symbole d’entreprise, ni une affiche de l’équilibre, ni un insigne passe-partout de la Renaissance. C’est un petit dessin conservé à Venise, normalement non exposé, réalisé par un artiste qui se demandait comment inscrire un corps dans des mesures héritées et des formes idéales.

L’icône moderne et la feuille historique peuvent coexister. Sa célébrité est réelle, comme sa fragilité ; sa portée symbolique est réelle, comme la notice précise de l’Accademia. La meilleure lecture garde les deux en vue.

L’artiste vu de près

Commencez par le nombril. Il ancre le cercle et rappelle le point où Vitruve place le compas. Regardez ensuite plus bas : le carré obéit à une autre logique. Le corps n’a pas un centre unique ; il doit répondre à deux systèmes géométriques [4].

Suivez maintenant les membres. Les bras horizontaux et les jambes rapprochées répondent à une forme ; les bras levés et les jambes écartées, à une autre. La solution de Léonard est économe : une seule figure réalise les deux démonstrations.

Enfin, regardez la tête et le torse. Le corps est schématique, mais la tête est ombrée et individualisée. Visage, cheveux, poitrine et muscles empêchent la figure de devenir pure géométrie. Léonard met la forme humaine au service de la mesure sans l’y faire disparaître.

Questions fréquentes

Quel est le véritable titre de L’Homme de Vitruve ?
Les Gallerie dell’Accademia intitulent la feuille Studio di proporzioni del corpo noto come Uomo vitruviano, soit une étude des proportions du corps connue sous le nom d’Homme de Vitruve.
L’Homme de Vitruve est-il toujours exposé ?
Non. L’Accademia précise que la feuille n’est pas présentée en permanence pour des raisons de conservation : les œuvres sur papier doivent être protégées de la lumière et gardées dans des conditions ambiantes contrôlées.
Léonard s’est-il contenté d’illustrer Vitruve ?
Non. Vitruve a posé le célèbre problème du corps, du cercle et du carré, mais l’Accademia relie aussi le dessin de Léonard à Alberti et à la pensée euclidienne.
L’Homme de Vitruve emploie-t-il le nombre d’or ?
Les principales sources utilisées pour cette page n’exigent pas d’explication par le nombre d’or. Elles renvoient plutôt à Vitruve, Alberti, à la géométrie euclidienne et aux études de proportions de Léonard.
Pourquoi y a-t-il deux paires de bras et de jambes ?
Léonard emploie deux positions afin qu’une seule figure puisse rejoindre à la fois le carré et le cercle. Une position des membres répond au carré, l’autre au cercle.

Discussion

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Sources

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Références

  1. Gallerie dell’Accademia di Venezia, « Studio di proporzioni del corpo noto come Uomo vitruviano », consulté le 28 juillet 2026.
  2. Gallerie dell’Accademia di Venezia, « Corpi moderni. La costruzione del corpo nella Venezia del Rinascimento. Leonardo, Michelangelo, Dürer, Giorgione », consulté le 28 juillet 2026.
  3. Royal Collection Trust, Martin Clayton, « Leonardo’s Study of Anatomy », consulté le 28 juillet 2026.
  4. Vitruve, *The Ten Books on Architecture*, livre III, chapitre I, traduction de Morris Hicky Morgan, Perseus Digital Library, consulté le 28 juillet 2026.
  5. Smarthistory / Khan Academy, Dr Letha Ch’ien, « Leonardo da Vinci, ‘Vitruvian Man’ », consulté le 28 juillet 2026.