
Le projet de palais de Léonard à Romorantin
Le projet de Léonard de Vinci à Romorantin est souvent qualifié de palais non construit, mais cette formule n’est exacte qu’en partie. Aucun palais conçu par lui n’y subsiste, et aucune fondation fouillée ne peut encore être reconnue comme le début de ses murs. Le projet dépassait pourtant la fantaisie architecturale. Dessins et notes conservent plusieurs propositions de bâtiments royaux, d’un nouveau quartier et d’aménagements hydrauliques. Les comptes municipaux enregistrent d’importants mouvements de terre pendant les années concernées. Un cadastre du début du XIXe siècle a aidé les chercheurs à repérer le site probable, et les travaux archéologiques de 2010 ont confirmé la présence d’une terrasse artificielle au-dessus de la Sauldre [1].
Romorantin survit donc comme un dossier, non comme un monument. Les preuves proviennent d’institutions et de documents variés : feuilles libres rassemblées plus tard en carnets, histoire royale et locale, livres de comptes, cartes, terrain et fouilles. Ces sources ne s’assemblent pas en un unique plan final parfaitement continu. Au moins cinq versions ont été distinguées ; formes du palais, disposition urbaine et traitement de la rivière y diffèrent. La tâche historique consiste à comprendre ce que montre chaque témoignage sans réunir les éléments séduisants de tous les projets dans un bâtiment que Léonard n’a jamais proposé comme tel [1] [2].
Ainsi lu, Romorantin devient l’un de ses projets tardifs les plus ambitieux. Il associait architecture, cérémonial de cour, chevaux, jardins, rues, industrie, drainage, navigation et gestion de l’eau à l’échelle régionale. Il mettait également les habitudes italiennes de planification en contact avec un paysage royal français. Le résultat n’était ni totalement imaginaire, ni sûrement commencé sous forme de palais. Il occupait l’espace incertain mais décisif entre conception et construction.
En bref
- SujetLe projet de palais de Léonard à Romorantin
- Artiste et contexteLéonard de Vinci (1452–1519) à la cour de France
- Date1517–1518
- ImageAncien château de Romorantin-Lanthenay
Cette étude dans la carrière de Léonard
Sommaire
- Pourquoi Romorantin comptait
- Léonard à la cour de France
- Non pas un palais unique, mais une famille de projets
- Vie de palais, cérémonial et services
- Une résidence reliée à un nouveau quartier
- L’eau comme système organisateur
- Ce qui se passa réellement sur le terrain
- Pourquoi le projet s’arrêta-t-il ?
- De Romorantin à Chambord ?
Pourquoi Romorantin comptait
Romorantin n’était pas un point arbitrairement choisi sur une carte vierge. La ville possédait déjà une résidence fortifiée liée à la branche des Valois-Angoulême. Louise de Savoie, mère de François Ier, entretenait des liens étroits avec le lieu et améliora l’ancien château et ses abords. On acquit des terres à proximité, et les routes vers Blois et Amboise étaient réparées avant l’intervention documentée de Léonard. Le dossier pédagogique local mentionne inspections de carrières, transport de pierre et travaux routiers en 1515–1516 : l’attention royale et municipale ne naquit pas soudain d’un grand plan de l’Italien [3].
La ville avait aussi des attaches dynastiques. Claude de France, épouse de François, y était née en 1499. La maison de Louise et les visites du jeune roi plaçaient Romorantin dans un réseau de résidences des Valois en Val de Loire. La cour royale était itinérante : elle devait loger le souverain, sa famille, les officiers, serviteurs, gardes et chevaux, ainsi que leurs approvisionnements ; elle transportait d’une demeure à l’autre ses besoins administratifs et cérémoniels.
Ce contexte explique qu’un projet puisse dépasser les limites d’un château ordinaire. Une résidence assez grande pour une cour de la Renaissance exigeait cuisines, réserves, écuries, jardins, eau, routes et logements au-delà des appartements principaux. Embellir Romorantin pouvait aussi afficher le règne de François après son avènement en 1515 et ses campagnes italiennes. Mais l’affirmation répétée qu’il avait définitivement choisi la ville comme nouvelle capitale de la France va au-delà des preuves assurées. L’ampleur des projets révèle une ambition exceptionnelle ; elle ne remplace pas un décret perdu transférant le gouvernement du royaume [3] [4].
Le mécénat est lui aussi partagé et partiellement obscur. François Ier fournissait le cadre et les ressources royales. Louise de Savoie avait des liens locaux plus profonds, des intérêts fonciers et des travaux déjà entrepris. Les chercheurs les associent tous deux à la commande faite à Léonard, sans qu’un contrat conservé répartisse leurs responsabilités ou désigne un initiateur unique. Il vaut mieux voir dans la mère et le fils le cadre du projet que d’imposer aux archives incomplètes un récit moderne d’un seul client [4].
Léonard à la cour de France
Léonard arriva en France en 1516 et s’installa au manoir du Cloux, aujourd’hui Clos Lucé, près du château royal d’Amboise. Il voyagea avec Francesco Melzi et son serviteur Battista de Villanis, apportant peintures, dessins et manuscrits. Les institutions patrimoniales françaises le désignent comme premier peintre, ingénieur et architecte du roi. Cette formule est importante : elle situe le projet et le conseil technique dans son rôle reconnu, même si les titres de cour ne prouvent pas que chaque feuille architecturale tardive répondait à une commande formelle [5] [6].
Ses années françaises ne furent pas une simple retraite. Léonard continua de travailler sur la peinture, l’eau, l’architecture et les divertissements de cour. Il étudia le Val de Loire et conçut des structures et effets temporaires pour des fêtes de 1518. Sa santé déclinait, mais les papiers conservés témoignent d’une recherche active. Romorantin faisait appel précisément à la combinaison que prisait la cour française : renommée, spectacle, savoir hydraulique et longue expérience architecturale.

Les recherches du Centre d’études supérieures de la Renaissance apportent à cette activité de cour une précision inhabituelle. En mai 1518, Léonard participa à l’organisation d’une reconstitution de la victoire de François Ier à Marignan : fortification de bois et de toile, coups de canon à blanc et milliers de participants. L’événement n’identifie aucun détail des plans de Romorantin et ne doit pas combler leurs lacunes. Il montre toutefois que l’architecture éphémère, les déplacements de foules, la maîtrise de l’eau et la représentation faisaient encore partie des compétences pratiques attendues de Léonard en France. Une rive conçue pour les cérémonies relevait ainsi d’une culture de cour à laquelle il contribuait effectivement, non d’un pur exercice privé sur papier [11].
Le cadre géographique exigeait une attention dépassant le site du palais. La British Library identifie le folio Arundel MS 263, f. 270v, comme contenant des bâtiments et des cours d’eau pour Romorantin ; une carte au centre de la feuille suit le paysage plus large entre Romorantin et Tours. Léonard ne posait pas une façade isolée au bord d’une rivière. Il cherchait à comprendre les rapports d’un ensemble de cour avec routes, établissements et territoire hydraulique [7].
L’histoire matérielle du Codex Arundel interdit de lire trop littéralement ses ouvertures actuelles. Le codex fut assemblé plus tard à partir de papiers de dates et formats divers. Les présentations modernes peuvent juxtaposer des folios qui ne se faisaient pas face dans l’ordre de travail de Léonard. Une spectaculaire « double page » peut donc être une vue numérique utile sans constituer une unité originale de composition. L’interprétation doit se fonder sur les numéros et les côtés des folios [8].
Non pas un palais unique, mais une famille de projets
Le correctif le plus important aux reconstructions populaires est simple : aucun plan unique de Romorantin n’a survécu. Pascal Brioist et l’équipe du CESR décrivent au moins cinq versions. Une perspective montre un grand bâtiment sur une île, accessible par deux ponts et flanqué de pavillons carrés. Trois étages d’arcades font face à l’eau. Des gradins le long de la rivière suggèrent des spectateurs assistant à des joutes nautiques ou à des divertissements de cour [1].
Une autre proposition s’organise autour d’une cour quadrangulaire avec portiques et tours rondes d’angle abritant des pièces rectangulaires. Une cour extérieure est associée aux écuries. Une variante prolonge le palais vers une place à colonnades, une longue avenue, une église et des rangées de maisons à pans de bois pensées pour un assemblage efficace. D’autres projets remodèlent les deux rives de la Sauldre canalisée. Dans l’un, la résidence de la cour et des officiers occupe la rive nord, tandis que de vastes écuries sont placées au sud. Dans un autre, deux palais se prolongent dans la longueur vers des quartiers et des places [1].
Il ne s’agit pas de retouches mineures à l’espacement des fenêtres. Ces différences changent le rapport du palais à la rivière, à la ville, aux écuries et à la cour. Le projet insulaire concentre le spectacle autour d’un édifice monumental dans l’eau. Les versions à cour privilégient l’enceinte ordonnée et les accès. Les variantes réparties sur deux rives font de la rivière un axe central qui sépare et relie les fonctions. Une maquette moderne réunissant île, palais jumeaux, avenue, écuries et canal peut faire imaginer l’étendue des idées, mais ne retrouve pas le choix final de Léonard.
Le folio Arundel f. 270v est le témoin le plus sûr à grande échelle. Selon les lectures spécialisées, il contient la disposition allongée associant palais et ville aux cours d’eau. Le folio moderne 209r du Codex Atlanticus, autrefois cité comme 76v-b, est lié à un autre schéma plaçant cour et officiers en face des écuries, de l’autre côté de l’eau. Le folio moderne 583r, ancien 217v-b, montre en plan et en élévation une résidence monumentale octogonale, mais son rapport avec Romorantin a été contesté au profit d’autres lieux comme Amboise. Des recherches architecturales récentes associent aussi Windsor RL 12292v à une première étape. Ces rapprochements forment un ensemble gradué, non quatre images interchangeables d’un même bâtiment [2] [4] [9].
Ces désaccords sont féconds. Ils montrent ce que les chercheurs confrontent : papier et écriture, date, mesures, topographie, vocabulaire architectural et compatibilité avec d’autres feuilles. La reconstruction fondamentale de Carlo Pedretti a rendu Romorantin visible comme grand sujet d’étude ; Jean Guillaume et d’autres chercheurs ont contesté certaines dimensions et identifications ; les travaux plus récents ont ajouté archives et archéologie. L’histoire du projet est donc aussi celle d’une reconstruction continuellement révisée.
Les mesures sont particulièrement révélatrices et délicates. Une dimension notée près d’un rectangle peut désigner sa cour intérieure plutôt que la masse extérieure ; inverser cette lecture peut rendre le projet impossible à placer entre route et rivière. L’étude spécialisée de Romorantin montre comment Guillaume recalcula une proposition en comprenant les chiffres de Léonard comme des dimensions de cour. Il obtenait ainsi un palais et un quartier neuf plus plausibles dans la topographie connue. L’exercice ne prouve pas que ce plan fut choisi ; il montre que la lecture d’un chiffre exige une interprétation architecturale autant qu’une transcription [2].
Le style ne peut pas non plus trancher seul. Tours rondes et pièces rectangulaires peuvent évoquer la pratique résidentielle française ; arcades, cours régulières et planification proportionnelle rappellent des précédents italiens. Léonard pouvait mêler ces vocabulaires, et une feuille de sa période française n’appartient pas nécessairement à Romorantin parce qu’elle les combine. L’attribution gagne en force quand style, date, annotations, mesures et paysage convergent. Si un seul critère soutient le lien, mieux vaut parler d’une feuille apparentée ou discutée.
Vie de palais, cérémonial et services
Les projets de Léonard envisagent la cour comme une institution en activité. Les formes monumentales offrent du spectacle, mais circulations et services déterminent si des centaines de personnes et d’animaux peuvent occuper l’ensemble. Les arcades font la transition entre pièces et cours. Les ponts contrôlent les accès. Les tours ponctuent la composition et peuvent unir des références résidentielles françaises à la géométrie italienne. Places et avenues prolongent le cérémonial du bâtiment dans la ville.
Les gradins au bord de l’eau, dans la proposition insulaire, transforment la rivière en théâtre. Depuis la rive, les spectateurs pouvaient suivre des joutes ou des spectacles nautiques, le palais fournissant un décor imposant. Léonard avait conçu des divertissements de cour à Milan et poursuivait cette activité en France. Architecture, paysage et représentation se rejoignent ici : la rivière sert au transport et au drainage, mais devient aussi une surface de mise en scène royale [1].

Les écuries étaient indispensables à ce monde. Les déplacements de la cour dépendaient des chevaux, et une immense écurie était à la fois infrastructure et démonstration d’ordre. Les interprétations de Romorantin puisent dans l’intérêt ancien de Léonard pour les écuries « propres » : distribution efficace du fourrage, approvisionnement en eau, évacuation des déchets, sols et canaux faciles à entretenir. Certains détails cités dans les reconstructions proviennent d’études italiennes plus anciennes, dont le Manuscrit B, plutôt que d’une feuille spécialement dessinée pour Romorantin. Ils montrent un savoir disponible sans prouver que chaque dispositif appartenait à un projet français approuvé [3].
La séparation du palais et des écuries de part et d’autre de la Sauldre, dans une version, révèle un principe plus large. Les activités qui créent odeurs, bruit et trafic peuvent rester reliées à la cour sans occuper sa façade d’apparat. Des divisions comparables entre parcours d’élite et systèmes de service figurent dans les travaux urbains antérieurs de Léonard. À Romorantin, ces idées répondent toutefois à une véritable ville fluviale et à une maison royale précise, non à une « cité idéale » abstraite.
Jardins, fontaines et plantations ajoutaient une autre dimension. Ils apportaient plaisir et vues maîtrisées, mais dépendaient des niveaux d’eau, des sols et de l’entretien. Un jardin royal pouvait organiser les parcours entre résidence et ville, accueillir des divertissements et transformer la maîtrise hydraulique en abondance visible. Les reconstructions postérieures présentent parfois ces éléments comme inévitables. Dans les sources, ils appartiennent à un répertoire changeant dont la combinaison exacte resta indécise.
Une résidence reliée à un nouveau quartier
Plusieurs versions dépassent le palais pour aborder l’urbanisme. La place à colonnades et l’avenue créent un accès solennel. Une église fournit un centre religieux. Des maisons à pans de bois répétées suggèrent des logements rapides pour la population attirée par la cour. Les projets répartis sur deux rives se prolongent en quartiers aux fonctions distinctes. Romorantin était imaginé non seulement comme une retraite royale, mais comme un lieu transformé par la présence du roi [1] [3].
Les maisons à pans de bois sont parfois présentées comme des logements préfabriqués. Ce terme moderne traduit l’intérêt pour des éléments répétables et un montage efficace, mais peut importer des présupposés industriels. Le point assuré est que Léonard envisagea une série d’habitations semblables à ossature de bois, susceptibles d’être construites de façon systématique. La répétition promettait rapidité et ordre visuel à un quartier neuf.
Des ambitions économiques entouraient aussi le projet. La Sauldre et les canaux envisagés pouvaient faire fonctionner moulins et métiers. Romorantin possédait une économie textile, et des mesures royales de 1517–1518 favorisèrent le traitement régional de la laine. Il est difficile de prouver que toute politique économique relevait d’un seul plan architectural ; résidence, énergie hydraulique, transport et croissance urbaine appartenaient néanmoins au même paysage politique [3].

Cette ampleur explique pourquoi le mot « palais » ne suffit pas à lui seul. Léonard étudiait un système de palais et de ville : résidence, officiers, chevaux, habitations, culte, espace public et infrastructures productives. « Ville » peut toutefois induire en erreur dans l’autre sens, s’il suggère un organisme municipal entièrement défini. Aucun calendrier complet des phases, tableau de population ou texte administratif fondateur n’a survécu. Il reste un programme architectural exploré par variantes.
Ce programme soulève aussi la question de sa réalisation. Un chantier royal mobilisait officiers municipaux, carriers, charretiers, maçons, charpentiers et fournisseurs, dont l’activité apparaît inégalement dans les comptes conservés. Léonard pouvait formuler les relations spatiales et hydrauliques ; l’exécution exigeait savoir local et commandement administratif. Il faut donc comprendre les preuves préparatoires comme un travail collectif inscrit dans une initiative royale, même si ses dessins constituent la trace intellectuelle la plus reconnaissable du projet.
Cette distinction empêche le possessif « de Léonard » d’effacer la ville. Routes réparées, matériaux déplacés et terrains remodelés résultaient d’institutions et d’ouvriers qui n’étaient pas de simples prolongements d’un dessinateur célèbre. Les comptes municipaux sont précieux précisément parce qu’ils restituent cet univers pratique. Ils montrent que l’architecture ambitieuse d’une cour entre dans l’histoire par charrettes, carrières, paiements et lieux autant que par les dessins du maître.
L’eau comme système organisateur
Sur les dessins, la Sauldre n’est pas un simple décor pittoresque. Elle sépare des fonctions, transporte des marchandises, reçoit des débits régulés et crée un front d’apparat. L’expérience italienne de Léonard lui avait appris à penser villes et paysages par l’eau : canaux milanais, irrigation lombarde, Arno et projets de navigation ou de dérivation. En France, il étudia la Loire et ses affluents comme une région interconnectée [7].
À Romorantin, la canalisation de la rivière pouvait stabiliser les rapports entre bâtiments et eau. Des chenaux auraient pu assainir les espaces urbains, servir les moulins, améliorer les terres et faciliter la navigation. L’approvisionnement du palais, l’entretien des écuries et les fontaines dépendaient tous de débits maîtrisés. Le système hydraulique avait donc simultanément une fonction pratique, économique et théâtrale [1].
La proposition la plus audacieuse visait à relier le Cher à la Sauldre. La synthèse de Brioist évoque une différence de niveau d’environ quarante mètres, qui rendait l’opération redoutable. Il aurait fallu élever l’eau ou organiser sa progression par étapes bien au-delà d’une simple tranchée de canal. Léonard imaginait aussi des connexions beaucoup plus vastes vers Lyon, reliant en effet les réseaux de la Loire et du Rhône. Ces idées témoignent d’une ambition régionale, non d’infrastructures achevées ou d’une faisabilité démontrée [1].
La nuance est importante, car une carte peut rendre les parcours faussement faciles. Une ligne entre rivières fait disparaître pentes, débits saisonniers, propriété, excavation, entretien et coût. Léonard connaissait beaucoup de difficultés hydrauliques, mais le tracé conservé d’une voie envisagée ne prouve pas qu’une machinerie suffisante pour l’ensemble existait. Le plan d’eau de Romorantin révèle surtout une hiérarchie d’échelles : du chenal ou de la fontaine d’une écurie au front fluvial du palais, au nettoyage de la ville, aux moulins, puis à la navigation entre bassins.
L’eau liait aussi le projet à la santé sans former une doctrine sanitaire moderne. Évacuer les déchets stagnants, amener un écoulement plus propre et séparer les services sales répondaient à des besoins concrets. Ces mesures voisinaient avec la hiérarchie, la production et la représentation. Léonard ne dessinait pas un réseau neutre d’utilités : il organisait un paysage de cour où eau claire et déplacements réglés soutenaient l’ordre royal.
Le comportement des saisons aurait été décisif. Une rivière utile au transport à une époque pouvait menacer les bâtiments bas à une autre ; moulins et canaux se disputaient les débits contrôlés ; les sédiments s’accumulaient là où l’eau ralentissait. La terrasse surélevée et le désir de réguler la Sauldre répondaient à cet environnement instable. Les notes de Léonard montrent l’attrait d’une eau accomplissant plusieurs tâches, mais chaque fonction ajoutait une contrainte. La navigation exigeait de la profondeur, l’assainissement des lâchers, les moulins une chute exploitable, les jardins une alimentation et le spectacle des niveaux prévisibles près des rives occupées.
Ces exigences concurrentes expliquent pourquoi l’hydraulique ne peut être reléguée à une annexe technique. Position du palais, cours, accès aux ponts et drainage des écuries dépendaient du même système fluvial. Modifier le niveau d’un canal pouvait toucher les sous-sols et les débarcadères ; ouvrir un nouveau chenal pouvait transformer le paysage productif au-delà de la cour. L’ambition architecturale de Romorantin était inséparable de la difficulté de gouverner l’eau à plusieurs échelles.
Ce qui se passa réellement sur le terrain
Pendant longtemps, Romorantin fut reconstruit surtout à partir des feuilles de Léonard et de cartes postérieures. Les recherches du Centre d’études supérieures de la Renaissance déplacèrent l’équilibre en revenant aux archives locales. L’équipe retrouva cinq volumes de comptes municipaux couvrant 1515–1519 et utilisa un cadastre de 1820 signalant un vaste « Grand Jardin » non bâti près de l’emplacement attendu du palais. Cette voie documentaire guida l’enquête de terrain [1].
Les comptes mentionnent des milliers de charretées déplacées entre 1517 et le printemps 1518 à Mousseau et au Pont au Loup afin de préparer une terrasse située environ cinq mètres au-dessus de la Sauldre. L’archéologie confirma en 2010 la création d’une terrasse artificielle. Les matériaux qui la composent n’apparaissant pas dans les comptes municipaux, les chercheurs du CESR en déduisirent un paiement extérieur aux dépenses enregistrées par la ville, vraisemblablement par le trésor royal [1].
Cette déduction compte, mais l’ordre des preuves doit rester clair. L’archéologie établit la plate-forme artificielle. Les comptes attestent d’intenses mouvements de matériaux au bon endroit et à la bonne période. L’absence des matériaux de la terrasse parmi les dépenses municipales soutient l’hypothèse d’un financement royal ; elle n’est pas en soi un reçu royal conservé portant le nom de Léonard.
Des recherches archivistiques plus fines renforcent et compliquent le tableau financier. Brioist indique que François Ier versa plusieurs milliers de livres à l’officier royal Courrieu pour des travaux à Romorantin, tandis que les recettes locales contribuaient aussi au programme. Ressources royales et municipales œuvraient donc ensemble plutôt que dans deux projets totalement distincts. La même étude estime à près de 2 000 mètres cubes le sable et la pierre extraits. Ce chiffre est un calcul historique fondé sur le travail enregistré et sur des hypothèses de rendement, non une mesure moderne de toute la terrasse ; il rend néanmoins sensible l’ampleur physique derrière les lignes des comptes. Le cas des dépenses royales repose sur des paiements positivement attestés autant que sur les lacunes des livres municipaux [2].
La terrasse n’est pas non plus une fondation de palais. Élever et préparer le sol peut être une première étape indispensable, surtout près d’une rivière, sans fixer le bâtiment qui l’occupera. La fouille n’a pas révélé de plan achevé de Léonard coulé dans la pierre. La conclusion la plus solide est que des préparatifs majeurs eurent lieu sur le site proposé, en accord avec le programme royal. Affirmer que des murs du palais s’élevèrent au-dessus exige des preuves non découvertes.
Cette position intermédiaire corrige deux mythes à la fois. Romorantin ne fut pas qu’un rêve sur papier : travail et ressources modifièrent le paysage. Mais ce n’était pas non plus un château achevé puis perdu, qu’il suffirait de reconstruire à partir de fondations. Les preuves matérielles concernent la préparation du terrain, alors que plusieurs versions architecturales subsistaient encore.
La chronologie rend cette distinction plus nette. Travaux routiers et carrières étaient déjà actifs en 1515–1516. Les grands terrassements appartiennent à 1517 et au printemps 1518. Le chantier s’arrête en 1519. On peut suivre ainsi un projet réel, d’un programme plus large d’améliorations locales jusqu’à la préparation d’un site probablement royal. On ne voit pas à quel moment une variante architecturale de Léonard aurait été officiellement approuvée. La terre pouvait être déplacée pendant que plusieurs plans restaient à l’étude, ou la plate-forme pouvait servir un programme plus vaste qu’une seule feuille conservée.
Pourquoi le projet s’arrêta-t-il ?
Les travaux semblent avoir cessé en 1519, année où Léonard mourut à Amboise le 2 mai. La proximité des dates est suggestive, surtout en raison du déclin de sa santé, mais ne prouve pas que sa mort seule mit fin au programme. François Ier pouvait modifier ses priorités ; l’ampleur hydraulique et architecturale entraînait des dépenses et difficultés techniques considérables ; une cour itinérante avait d’autres projets de construction. Aucun acte conservé ne donne une cause décisive unique [1] [3].
Plusieurs explications pittoresques résistent mal à l’examen. Louise de Savoie ne mourut qu’en 1531 : sa mort ne peut expliquer l’arrêt de 1519. Un terrain inadapté ou inondable n’est qu’une réponse partielle, puisque la terrasse artificielle était précisément destinée à transformer le site et demeura une hauteur efficace. Les récits selon lesquels François aurait simplement préféré Chambord pour une aventure sentimentale relèvent de l’anecdote, non d’une histoire administrative assurée [3].
La légende la plus tenace invoque une peste prétendument provoquée par la vidange d’un étang local. Le dossier pédagogique du Musée de Sologne indique qu’un examen des archives municipales de 1515 à 1522 n’y a trouvé aucune mention d’une telle épidémie. Romorantin connut bien plus tard, en 1585, une épidémie dévastatrice ; les deux événements semblent s’être confondus dans la mémoire locale. Cette correction fondée sur les archives ne prouve pas que personne ne fut malade en 1519 ; elle retire le fondement documentaire de la peste comme cause établie de l’abandon [3].
La conclusion honnête est plurielle et provisoire. Le déclin des forces de Léonard a pu affaiblir la direction des études. L’attention et l’argent du roi ont pu passer ailleurs. Le canal régional posait des exigences extraordinaires. La coexistence de plusieurs versions du palais peut indiquer que des choix essentiels restaient ouverts. On peut peser ces facteurs, mais aucun ne mérite le rang d’un verdict final documenté.
De Romorantin à Chambord ?
La construction de Chambord commença en 1519, rendant la comparaison presque inévitable. Son donjon centralisé, ses circulations associées et ses éléments hydrauliques ont été rapprochés de thèmes des carnets de Léonard. Brioist note que Léonard rencontra Dominique da Cortona au Clos Lucé en 1518 et envisage une circulation des idées par leurs contacts à la cour. Certains chercheurs ont vu Chambord comme une suite réduite ou réorientée de Romorantin [1].

Une possibilité n’est pas une paternité. L’exposition de 2019 du château de Chambord indiquait que l’édifice fut une œuvre collective et que, contrairement à Romorantin, aucun dessin conservé de Léonard ne lui est directement lié. L’identité de son architecte reste inconnue. Les ressemblances peuvent étayer l’hypothèse d’une influence ou d’une culture commune de conception ; elles ne permettent pas d’identifier Léonard comme auteur du bâtiment ou de son escalier à double révolution [10].
Il n’est pas non plus établi que Chambord ait simplement « remplacé » Romorantin. Les deux sites avaient des usages, des paysages et des histoires de construction différents. Les ressources royales étaient limitées, donc les priorités ont pu interagir ; la succession chronologique encourage l’hypothèse. Aucun transfert administratif direct d’un projet approuvé à l’autre n’a toutefois été conservé.

L’importance de Romorantin ne dépend pas de son rôle éventuel de prélude à Chambord. Le dossier conserve la synthèse architecturale française la plus vaste de Léonard. Dans ses variantes, le projet joint palais et ville, cérémonial et entretien, planification italienne et formes résidentielles françaises, terrassements locaux et voies d’eau continentales. L’absence de bâtiment final rend ses limites documentaires particulièrement visibles. C’est aussi sa valeur : dessins, comptes et archéologie permettent de voir un projet royal naître, changer puis s’arrêter avant que l’architecture ne se fixe dans une forme officielle unique.
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Références
- Pascal Brioist, « Romorantin, le projet oublié de Léonard de Vinci », CNRS/CESR, Microscoop 63, 2011, p. 8–9. Voir la source
- Pascal Brioist et l’équipe de recherche de Romorantin, « Le palais et la ville idéale de Romorantin ». Voir la source
- Musée de Sologne / CESR, dossier pédagogique pour Léonard de Vinci : Romorantin, le projet oublié. Voir la source
- Pietro C. Marani, « Au-delà du mythe, nouvelles données sur la relation entre Léonard de Vinci et la cour de France », notice de recherche du Politecnico di Milano. Voir la source
- Château du Clos Lucé, « Leonardo da Vinci and the Clos Lucé ». Voir la source
- Château royal d’Amboise, « Leonardo da Vinci, a ‘star’ arrives in Amboise ». Voir la source
- British Library, « The Codex Arundel: mapping Leonardo’s working life », Google Arts & Culture. Voir la source
- British Library, notice de catalogue pour Arundel MS 263. Voir la source
- Museo Galileo, Leonardo//thek@, notice réunie d’Arundel MS 263 f. 270v et d’une feuille associée. Voir la source
- Château de Chambord, « Chambord 1519–2019: Utopia at Work ». Voir la source
- Centre d’études supérieures de la Renaissance, « Marignan 1515–2015 : la bataille de Léonard ». Voir la source


