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Tom Gurney BSc (Hons) est spécialiste de l’histoire de l’art depuis plus de 20 ans

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Bâtiment de la Phillips Collection à Washington, qui conserve La Chambre bleue ; cette photographie ne montre pas la peinture de Picasso.
Phillips Collection à Washington, qui conserve La Chambre bleue. Cette photographie montre le musée, non la peinture de Picasso. Référence de l’image.

Introduction

La Chambre bleue de Pablo Picasso montre une femme penchée au-dessus d’une baignoire ronde en métal, dans une modeste chambre parisienne. Un lit occupe une grande partie de l’espace derrière elle. Une fenêtre, un siège rayé, des fleurs, des tableaux et une affiche se partagent les murs et les meubles restants. Le bleu est partout, mais la pièce n’est pas d’une seule couleur uniforme : des touches jaunes, vertes, blanches et rouges permettent de distinguer les objets. Intime par sa taille et son sujet, cette peinture est pourtant devenue l’un des témoignages les plus clairs du changement de direction de Picasso en 1901.[1][2]

Cette toile précise appartient à la Phillips Collection de Washington, où elle porte le numéro 1554. Le musée la décrit comme une huile sur toile de 50,48 × 61,60 centimètres, acquise en 1927. L’artiste était alors un jeune Espagnol travaillant à Paris, non un peintre français installé là pour toujours. Le musée situe la scène dans son atelier du boulevard de Clichy, à Montmartre. The Blue Room est le titre anglais d’une œuvre également appelée La chambre bleue ou Le Tub ; ces appellations ne désignent pas trois tableaux différents de la Phillips Collection.[1][2][3]

En bref

  • Date : Automne 1901
  • Scène : Une femme faisant sa toilette dans une modeste chambre parisienne
  • Collection : Phillips Collection, Washington ; objet 1554

La Chambre bleue dans la carrière de Picasso

Œuvres choisies
18901910193019501960

Série des Ménines

1957

La datation de l’œuvre mise en évidence tient compte des précisions données dans les sources de cette page. Les autres œuvres sont des points de comparaison choisis, non le début ou la fin d’un style.

Sommaire

  1. Une chambre pleine de choses à regarder
  2. Paris en 1901 et les débuts de la période bleue
  3. L’affiche de Toulouse-Lautrec et les fleurs
  4. Le portrait caché sous la surface
  5. La peinture à la Phillips Collection

Une chambre pleine de choses à regarder

La baigneuse se tient légèrement à gauche du centre, le dos en partie tourné vers nous. Son corps penché trace une forte diagonale au-dessus de la baignoire ronde. Il guide le regard à travers le petit intérieur, de son épaule et de ses bras pâles vers le bord plus sombre de la cuve. On voit une femme se laver ou se pencher pour le faire, mais pas un visage permettant d’y lire une émotion précise. Aucun document relatif à l’objet ne nomme le modèle ni n’affirme qu’elle éprouvait satisfaction, honte ou innocence.[1]

Le lit est remarquablement grand par rapport à la figure. Ses couvertures claires traversent l’image, donnant l’impression que la pièce est habitée même là où personne ne se tient. Un siège ou canapé rayé apporte des rouges et des verts chaleureux à gauche, tandis qu’une table et un bouquet ponctuent la droite. La fenêtre lumineuse interrompt les bleus à l’extrême gauche. Picasso offre plusieurs petits points d’attention, mais l’agencement reste resserré : aucun passage ouvert ne mène loin derrière le lit. La compression de la chambre est un fait visuel ; la trouver accueillante ou oppressante relève de la sensibilité de chacun.[1][2]

La femme n’est pas simplement une forme pâle collée sur un fond sombre. Les bleus parcourent les murs, les ombres du lit, les meubles et la baignoire, changeant de ton et d’intensité. La peau et la literie forment des zones plus claires, tandis que des contours marqués et des détails rouges séparent certains objets. Le titre attire l’attention sur la couleur, mais celle-ci agit par contrastes. Chercher seulement « l’atmosphère de la période bleue » risque de faire manquer la manière active dont Picasso distingue les surfaces d’une vraie chambre.[1][2]

Les petites images figurant dans la peinture lui donnent un second sujet : les œuvres avec lesquelles un artiste choisit de vivre. Au mur, au-dessus du lit, apparaît une version de l’affiche May Milton créée en 1895 par Henri de Toulouse-Lautrec et représentant la danseuse irlandaise. Il ne s’agit pas d’un portrait de la femme qui se baigne. La Phillips Collection et l’Art Gallery of Ontario y voient une référence de Picasso à un artiste français qu’il admirait. Lautrec mourut en septembre 1901, peu avant la réalisation de cette toile, et le texte de l’exposition interprète cette présence comme un hommage.[1][2]

Une autre petite image au mur ressemble à un paysage marin. Selon l’étude technique, on pense qu’elle représenterait l’une des peintures de Picasso ; cette réserve est importante, car l’identification repose sur une comparaison, et non sur une signature lisible ou un numéro d’inventaire dans la toile. Le bouquet posé sur la table d’appoint rappelle les natures mortes florales qu’il présenta à la Galerie Vollard plus tôt en 1901. On peut ainsi voir dans cette pièce l’environnement de travail d’un artiste, contenant des exemples de l’art d’un prédécesseur et de ses propres recherches. Son contenu aide à dater une pratique en évolution sans exiger que chaque image miniature corresponde à un original conservé.[2][4]

La peinture est un peu plus large que haute et assez petite pour évoquer un aperçu de chambre plutôt qu’une grande scène publique. Les reproductions l’agrandissent souvent jusqu’à rendre la baigneuse monumentale. Ses dimensions réelles restituent un rapport essentiel entre spectateur et objet : une toile relativement compacte contient lit, baigneuse, fenêtres, images et fleurs. Picasso a concentré beaucoup d’activité dans ce format. Il s’agit d’huile sur toile, non d’aquarelle ou d’estampe, et les observations techniques postérieures concernent les couches de ce même support physique.[1][4]

Paris en 1901 et les débuts de la période bleue

Picasso visita Paris pour la première fois en 1900, puis retourna en Espagne. Le Museu Picasso de Barcelone signale un autre voyage parisien en juin 1901 et une exposition à la Galerie Vollard du 25 juin au 14 juillet, partagée avec Francisco Iturrino. Il situe le début de la période bleue à l’automne. La Chambre bleue appartient à cette seconde partie décisive de l’année, après les sujets parisiens antérieurs, plus lumineux et plus rapidement variés. La décrire simplement comme un exemple mûr d’une période bleue déjà pleinement formée dissimulerait le changement qu’elle rend visible.[1][2][3]

La Phillips Collection la présente comme l’une des premières œuvres de la période bleue. L’exposition organisée par l’Art Gallery of Ontario et la Phillips Collection situe sa création autour du vingtième anniversaire de Picasso, en octobre 1901. Cette chronologie raisonnée s’appuie sur les déplacements de l’artiste, des œuvres apparentées et la référence à May Milton ; le musée ne cite pas d’inscription indiquant le jour et le mois sur la toile. « Automne 1901 » rend les preuves plus fidèlement qu’une date d’une précision trompeuse.[1][2]

L’atelier parisien de 1901 n’était pas un point de départ isolé. Barcelone et Madrid avaient compté dans la formation et le travail de Picasso, qui circulait alors entre l’Espagne et la France. La chronologie du musée de Barcelone est particulièrement utile : elle empêche de croire à tort qu’il aurait vécu sans interruption à Paris jusqu’en 1900. Paris lui apporta de nouvelles scènes, des rencontres artistiques et des occasions d’exposer ; la ville n’effaça pas les contextes espagnol et catalan dont il venait.[3]

La mort de son ami Carles Casagemas en février 1901 appartient à l’histoire de cette année et à celle des peintures que Picasso créa en réaction. Pourtant, La Chambre bleue ne représente ni Casagemas, ni sa mort, ni un deuil identifiable. Le passage vers le bleu impliquait des sources artistiques, des sujets, des matériaux et des circonstances autant qu’une expérience personnelle. La manière dont le Musée d’Orsay envisage les périodes bleue et rose comme un développement continu invite elle aussi à ne pas faire d’un seul événement l’explication de toutes les œuvres d’une période de trois ans.[2][3][5]

Dans cette peinture, la palette bleue coexiste avec les références à Toulouse-Lautrec et avec des fleurs qui rappellent la propre exposition de Picasso chez Vollard. L’Art Gallery of Ontario la décrit comme une œuvre de transition. L’expression est plus exacte que l’idée d’un abandon soudain de ses intérêts antérieurs. Un peintre peut développer une nouvelle couleur dominante tout en faisant entrer dans sa nouvelle toile les affiches, les images de café, les natures mortes et l’aménagement intérieur de ses travaux récents. La chambre représentée inventorie ces préoccupations qui se chevauchent.[2]

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L’affiche de Toulouse-Lautrec et les fleurs

L’affiche May Milton est particulièrement instructive, car elle reste reconnaissable malgré sa toute petite taille au mur. Toulouse-Lautrec l’avait créée en 1895. La version de Picasso emprunte sa figure ainsi que ses accents bleus, jaunes et blancs, faisant entrer le langage graphique d’un autre artiste dans son nouvel agencement. L’affiche ne prouve pas simplement une vague « influence ». Elle montre Picasso plaçant une image connue dans une scène d’atelier au moment où il cherchait quel artiste il pouvait devenir.[1][2]

L’exposition de 2021-2022 de l’AGO et de la Phillips Collection suggéra que sa présence rendait hommage à Lautrec après sa mort, le 9 septembre 1901. Cette lecture curatoriale est plausible et renforcée par la chronologie ; elle ne correspond pas à une dédicace écrite par Picasso sur la toile. La même distinction vaut pour l’idée que la chambre constituerait un manifeste de succession artistique. Nous pouvons voir l’affiche et comparer ses couleurs et son sujet ; affirmer un motif intime précis exigerait d’autres preuves.[2]

Le bouquet joue un autre rôle. C’est un petit objet dans la chambre peinte, et il ressemble en même temps aux natures mortes florales que Picasso produisit pour l’exposition Vollard. Le texte de l’exposition souligne explicitement ce rapprochement. Un vase peut donc relier un cadre vécu au travail commercial et artistique récent d’un peintre. Nul besoin de présenter le bouquet comme un symbole codé de l’optimisme pour constater qu’il interrompt le bleu environnant et rattache cet intérieur à d’autres peintures.[2]

Ensemble, les images au mur et les fleurs empêchent de réduire La Chambre bleue à une scène générique de pauvreté ou de tristesse. Le lit et la baignoire évoquent la vie quotidienne ; l’affiche et les tableaux suggèrent une attention aux images et à l’histoire de l’art. Cela ne prouve pas que la composition soit un inventaire topographique exact de l’atelier un matin précis. Picasso pouvait observer un lieu familier et réorganiser son contenu. L’identification de l’atelier par l’institution ancre le cadre, tandis que sa disposition sur la toile reste une construction artistique.[1][2]

Le portrait caché sous la surface

La scène de toilette visible a été peinte par-dessus un portrait antérieur d’un homme. Il ne s’agit pas d’un second tableau fixé derrière la toile, mais d’une composition située sous la peinture à l’huile que nous voyons aujourd’hui, sur le même support. La distinction importe, car l’histoire est souvent racontée comme une découverte soudaine faite par radiographie en 2014. En réalité, selon l’exposition de l’AGO et de la Phillips Collection, une restauratrice remarqua des traces de deux compositions dès 1954. Une radiographie ultérieure confirma les indices sous la surface. Des études infrarouges et d’autres analyses plus récentes ont rendu l’image de l’homme bien plus claire.[2][4][6]

La restauratrice de la Phillips Collection, Patricia Favero, entama en 2007 une étude suivie fondée sur des examens antérieurs. Des collaborateurs de la National Gallery of Art, de Winterthur et de Cornell appliquèrent différentes méthodes à la toile ; la Phillips Collection fit connaître l’image plus lisible en 2014, et une étude technique détaillée parut en 2017. Ces dates correspondent respectivement à l’observation, l’investigation, la présentation publique et la publication. Elles ne doivent pas être confondues dans l’affirmation selon laquelle personne ne connaissait l’image sous-jacente avant 2014.[4][6]

La réflectographie infrarouge filtrée révèle un homme en tenue habillée, affaissé contre un coussin ou une banquette, la tête posée sur sa main droite. Il porte des bagues aux doigts. L’étude technique décrit une veste sombre, un nœud papillon blanc et une fleur rouge sur le devant d’une chemise blanche. Ces détails ont été retrouvés en associant plusieurs méthodes d’imagerie à l’étude de la peinture, non en retirant la scène de toilette. L’homme n’a pas été identifié. Les propositions selon lesquelles il serait nécessairement Ambroise Vollard ou une autre personne nommée restent des hypothèses, non des faits établis dans le catalogue.[2][4]

Les différents outils répondent à des questions différentes. La radiographie aux rayons X a fait apparaître les traces d’une seconde composition. Certaines longueurs d’onde infrarouges ont donné un portrait plus lisible sous le bleu de surface ; la spectroscopie et la cartographie par fluorescence X ont aidé les chercheurs à distinguer l’emplacement des pigments et leurs mélanges. De minuscules prélèvements ont éclairci l’ordre des couches. Il serait donc trompeur de dire qu’« une radiographie a tout montré » ou d’imaginer que la technologie moderne a reconstitué une image cachée parfaite dans ses couleurs d’origine. Les chercheurs expliquent eux-mêmes qu’aucune méthode ne la restitue entièrement à elle seule.[2][4]

Les résultats matériels étayent néanmoins une description plus précise de la réutilisation de la toile. Le portrait antérieur semble avoir été achevé et sec lorsque Picasso peignit directement La Chambre bleue par-dessus. L’étude n’a trouvé ni couche de préparation distincte ni saleté séparant les deux compositions ; elle a aussi relevé des mélanges de pigments et des charges étroitement apparentés dans les deux. Cela renforce l’attribution de la peinture sous-jacente à Picasso et suggère que les deux furent réalisées à quelques mois d’intervalle. Cela ne révèle pas pourquoi il choisit de recouvrir l’homme.[4]

La toile était un matériau utile à un jeune artiste, et l’économie a pu entrer en jeu. La notice de la Phillips Collection rappelle que Picasso réutilisait des toiles lorsqu’il manquait d’argent. Mais faute de lettre ou de témoignage sur cette décision précise, nous ne devrions pas affirmer qu’il n’aimait certainement pas le portrait ni qu’il le recouvrit uniquement parce qu’il ne pouvait acheter une toile neuve. Une peinture achevée pouvait être repeinte pour plusieurs raisons. Les faits matériels établissent la succession des œuvres ; le motif reste ouvert.[1][4]

Le tableau sous-jacent complique aussi le récit trop simple d’un Picasso d’abord lumineux qui aurait cédé en un jour la place à la mélancolie de la période bleue. Le modèle parisien élégamment vêtu du portrait et ses couleurs se rattachent au travail de l’été 1901 ; la baigneuse et l’intérieur bleus de la surface prennent une autre direction. Les deux couches occupent un seul support et probablement un bref intervalle de temps. La toile témoigne donc d’un artiste explorant des possibilités, plutôt que d’illustrer proprement deux phases entièrement séparées.[2][4]

La peinture à la Phillips Collection

La Phillips Collection indique avoir acquis La Chambre bleue en 1927 et la présente comme la première œuvre de Picasso entrée dans sa collection. Duncan Phillips appréciait la couleur et la force émotionnelle des peintures anciennes de Picasso. Cette histoire institutionnelle explique pourquoi l’œuvre est étroitement liée au musée de Washington. Elle ne fournit pas une chaîne complète de propriétaires remontant à Picasso, et une telle chaîne ne doit pas être inventée à partir de la seule date d’acquisition.[1]

Cette toile montre également pourquoi une page consacrée à une œuvre gagne à associer regard attentif et conservation. Sans la notice de l’objet, on pourrait mal identifier l’affiche ou prendre une reproduction de celle-ci pour la peinture originale. Sans les études techniques, l’histoire d’une figure cachée devient un gros titre détaché de décennies de recherche. Sans regarder la peinture visible, le portrait caché peut dominer la conversation comme si la scène de toilette n’était qu’une couverture. Or c’est la composition que Picasso choisit de présenter, et elle mérite d’être étudiée pour elle-même.[1][2][4]

Pour comprendre La Chambre bleue, il faut tenir ensemble ces niveaux : un intérieur parisien de 1901, une baigneuse et un atelier soigneusement composés, une référence visible à Toulouse-Lautrec et aux récentes peintures florales de Picasso, puis un portrait antérieur matériellement documenté au-dessous. L’identité et les émotions de la baigneuse sont inconnues ; le nom de l’homme caché et la raison exacte pour laquelle Picasso réutilisa la toile le sont aussi. La notice de la Phillips Collection[1] établit l’identité de la peinture, tandis que l’exposition de l’AGO et de la Phillips Collection et l’étude de conservation expliquent ce que ses deux couches permettent — ou ne permettent pas — d’apprendre.[1][2][4]

Discussion

Appuyez-vous sur les sources et sur votre propre observation pour expliquer votre point de vue. Il s’agit de questions éditoriales, et non de commentaires de lecteurs.

Pistes de réflexion

Observation attentive

Comment le lit, la baigneuse et les petites images organisent-ils l’espace de la chambre ?

Contexte

Quels examens ont rendu visible le portrait sous la scène de toilette, et que ne révèlent-ils pas ?

Question ouverte

Pourquoi « automne 1901 » est-il plus sûr qu’une date précise inventée ?

Participez à la discussion

Quelle interprétation correspond le mieux aux preuves ?

Références

  1. Phillips Collection, La Chambre bleue, objet 1554.
  2. Art Gallery of Ontario et Phillips Collection, texte de l’exposition Picasso : peindre la période bleue (liens PDF omis) ; Édition française (lien PDF omis).
  3. Museu Picasso de Barcelone, chronologie de Picasso, en espagnol.
  4. Patricia A. Favero et coll., étude technique de La Chambre bleue, Heritage Science 5:13 (2017).
  5. Musée d’Orsay, Picasso Bleu et Rose.
  6. Phillips Collection, compte rendu des recherches en 2014 ; Communiqué sur l’étude interinstitutionnelle.

Crédit de l’image

  1. Kurt Kaiser. CC0. Source : Wikimedia Commons. Redimensionnée à 1 024 px, sans recadrage. Notice de la source. Licence.