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Tom Gurney BSc (Hons) est spécialiste de l’histoire de l’art depuis plus de 20 ans

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Portrait dessiné de Pablo Picasso par Ramon Casas, vers 1900 ; ce dessin ne représente pas Maya à la poupée.
Portrait dessiné de Pablo Picasso par Ramon Casas, vers 1900. Ce dessin est de Casas, non le tableau Maya à la poupée de Picasso. Référence de l’image.

Introduction

Une petite fille est assise, une poupée sur les genoux. Elle porte une jupe d’un bleu vif, des chaussettes rayées et des vêtements clairs à volants, mais son visage n’est nullement un portrait ressemblant au sens ordinaire. Ses traits ont été déplacés et remodelés, tandis que le visage de la poupée semble regarder droit vers nous. Dans Maya à la poupée, Pablo Picasso peint sans équivoque une enfant et son jouet, tout en demandant ce qu’un portrait peut révéler lorsque la ressemblance n’est qu’un de ses moyens.

Le tableau est Maya à la poupée, réalisé à Paris le 16 janvier 1938. C’est une huile sur toile de 73,5 × 60 centimètres, aujourd’hui conservée au Musée national Picasso-Paris[1] sous le numéro d’inventaire MP170. « Maya with Doll » en est une traduction anglaise utile. La précision de la notice muséale compte, car Picasso fit alors de nombreuses images de sa fille Maya et une autre toile au titre proche est souvent confondue avec celle-ci. [1]

En bref

  • Titre français : Maya à la poupée
  • Date : 16 janvier 1938
  • Sujet : Maya, fille de Picasso, avec une poupée

Maya à la poupée dans la carrière de Picasso

Œuvres choisies
18901910193019501960

Série des Ménines

1957

La datation de l’œuvre mise en évidence tient compte des précisions données dans les sources de cette page. Les autres œuvres sont des points de comparaison choisis, non le début ou la fin d’un style.

Sommaire

  1. Qui est Maya ?
  2. Regarder l’enfant et la poupée
  3. Un portrait cubiste ou surréaliste ?
  4. Une toile parmi de nombreuses images de Maya
  5. Quel tableau fut volé en 2007 ?
  6. L’entrée du tableau dans les collections publiques

Qui est Maya ?

Maya naquit sous le nom de María de la Concepción en septembre 1935 ; elle était la fille de Picasso et de Marie-Thérèse Walter. Elle avait un peu plus de deux ans lorsqu’il peignit ce portrait. Les recherches de l’exposition de 2022 du musée parisien (lien PDF omis) placent la toile au début d’un ensemble remarquable : du 16 janvier 1938 au 7 novembre 1939, Picasso réalisa au moins quatorze portraits peints de Maya. Il s’agit d’une suite d’œuvres différentes, non de quatorze copies de Maya à la poupée. Elles montrent l’enfant à différents âges, dans des vêtements et des situations qui changent, selon diverses décisions plastiques. Nos guides sur les portraits de Picasso et ses sujets de la mère, de l’enfant et de la famille replacent cette peinture dans un contexte plus large. [3]

Il serait tentant de considérer ces peintures comme les pages directes d’un album de famille. Elles nous disent bien que Maya revenait souvent dans l’imagination artistique de Picasso. Mais un portrait peint est autant invention que témoignage, et une seule image ne peut établir ce que fut chaque heure de son enfance. L’exposition du musée réunissait œuvres, archives et objets personnels pour explorer une relation qui se poursuivit au-delà des années 1930. Sa chronologie évoque aussi la carrière ultérieure de Maya en tant qu’historienne de l’art, qui contribua à documenter et préserver la connaissance de l’œuvre de son père. Elle ne fut pas seulement l’enfant regardée par Picasso : elle devint, à son tour, lectrice et interprète de son héritage.

Le contexte familial était complexe. Picasso restait légalement marié à Olga Khokhlova, tandis que sa relation avec Marie-Thérèse et la naissance de Maya appartenaient à une autre histoire familiale. La présentation de Picasso et du surréalisme par le Musée national Picasso-Paris[7] mentionne la naissance de Maya et l’importance de Marie-Thérèse dans son œuvre des années 1930. Ces faits situent le portrait, mais n’autorisent pas un récit simpliste dans lequel la poupée, l’expression de la fillette ou telle couleur représenterait nécessairement les sentiments d’un adulte. La personne au centre de la toile est Maya. [7]

Regarder l’enfant et la poupée

Maya occupe presque toute la toile verticale. Sa tête est agrandie et légèrement inclinée ; ses cheveux aux reflets verts portent des nœuds sur les côtés. Yeux, nez et bouche ne s’alignent pas comme dans une photographie d’atelier conventionnelle : ils semblent vus, remémorés et reconstruits à partir de plusieurs positions. Pourtant, le visage est attentif, non absent. Son asymétrie le maintient en mouvement. Le visiteur peut remarquer un œil, passer à l’autre et comprendre qu’aucun ne répond entièrement à la question de savoir à quoi Maya ressemblait « vraiment ». Le portrait de Picasso ne renonce pas à la reconnaissance ; il la fait naître du mouvement.

La poupée offre un second visage, tout près du corps de Maya. Elle possède sa tête, ses vêtements et son regard direct, mais l’enfant la tient, l’entoure et l’absorbe en partie dans ses mains et sa jupe. Leurs têtes n’ont pas la même taille et leurs traits sont traités différemment. La poupée peut paraître plus figée et l’enfant plus changeante, à l’inverse de ce qu’on attendrait d’un jouet et d’une personne vivante. C’est une manière féconde de lire l’échange des expressions. Ce n’est pas la preuve que Picasso ait voulu faire de la poupée un autoportrait déguisé, théorie répétée dans certains récits populaires sans source portant sur l’objet. On peut voir l’interaction entre enfant, jouet et invention picturale sans donner au jouet une identité cachée.

Les vêtements créent d’autres contrastes. Volants et manches blancs se déploient sur les épaules et les bras de Maya ; des zones bleues plus sombres se concentrent autour de la jupe et de la poupée. Nœuds et boutons ajoutent de petites touches rouges, tandis que les verts, les bleus et les tons pâles traversent cheveux, visage et tissu. Le fond reste relativement dépouillé, partagé entre une zone haute claire et une zone basse sombre. La figure assise peut ainsi occuper le centre du tableau, mais le décor n’est pas simplement « vide ». La limite derrière Maya nous aide à situer son corps ; la zone sombre ancre ses pieds et son jouet. Picasso établit la stabilité par quelques grandes masses de couleur, puis la trouble à l’intérieur de la figure.

La disposition est à peu près triangulaire : la jupe ample et le bas du corps sous le point haut de la tête de Maya. Cela ne fait pas pour autant du tableau une composition scolaire et intemporelle. Le triangle est irrégulier, interrompu par la poupée, les chaussures, les chaussettes et l’étendue du tissu blanc. L’essentiel est qu’il permet à une petite fille de remplir une toile de portrait avec une présence presque monumentale. Aucun adulte à ses côtés ne donne l’échelle. La poupée devient à la fois compagne et mesure : assez petite pour être portée, assez grande pour répondre de son propre regard à celui de Maya.

Les mains rendent leur relation tangible. Maya ne pose pas simplement à côté d’un emblème de l’enfance : elle tient un objet qui interrompt le contour de son corps. Les petits bras et le visage de la poupée traversent les grandes surfaces de ses vêtements, créant une image dans l’image. On peut d’abord séparer les deux figures, puis découvrir que leurs bleus, leurs verts et leurs zones pâles se répondent. L’effet peut sembler tendre, étrange, ou les deux. Picasso conserve assez de détails reconnaissables pour que nous comprenions le jeu d’une enfant, tout en modifiant suffisamment les proportions pour empêcher de voir une photographie neutre. Ce double mouvement fait la force du portrait : la poupée reste indiscutablement une poupée, mais commence à se comporter comme un autre modèle.

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Un portrait cubiste ou surréaliste ?

On qualifie souvent le tableau de « cubiste » ou de « surréaliste », comme si ces termes étaient des cases incompatibles dans lesquelles il faudrait ranger l’œuvre entière. Chacun peut désigner quelque chose que le visiteur remarque. Les traits déplacés et les points de vue réunis rappellent les possibilités formelles que Picasso avait explorées dans le cubisme ; le rapport inattendu, presque onirique, entre l’enfant et le jouet peut sembler proche de la liberté d’imagination prisée des surréalistes. Mais les mots ne remplacent pas le regard. Maya à la poupée est un portrait d’enfant de la fin des années 1930, non une reprise des toiles étroites et facettées de 1910 ni un manifeste pictural pour un mouvement.

La présentation des relations de Picasso avec le surréalisme par le musée parisien[7] est ici utile. Elle décrit sa participation à des expositions et ses liens durables avec des personnalités comme André Breton, tout en notant qu’il ne s’est jamais simplement déclaré surréaliste. Elle montre construction cubiste et déformations ultérieures comme des démarches qui se recoupent, non comme des étapes nettement séparées. Devant le portrait de Maya, mieux vaut demander comment ce visage modifié reste reconnaissable comme celui d’une enfant et comment le jouet devient une seconde présence, plutôt que de débattre d’une étiquette stylistique exclusive. [7]

Il existe aussi une longue histoire de portraits d’enfants peu conventionnels. Dans un texte d’exposition sur Henri Rousseau[5], le musée d’Orsay propose un rapprochement entre L’Enfant à la poupée de Rousseau et Maya à la poupée de Picasso. Les deux peintures mettent une enfant en relation saisissante et presque isolée avec une poupée, tout en troublant les attentes de proportion. C’est une comparaison d’histoire de l’art proposée par un commissaire, non le récit documenté de Picasso regardant la toile de Rousseau le jour où il peignit MP170. Elle aide à penser l’immobilité et l’étrangeté du portrait sans prétendre connaître un emprunt direct. [5]

Une toile parmi de nombreuses images de Maya

La date exacte de la notice du musée — 16 janvier 1938 — permet de distinguer ce tableau d’autres portraits. L’exposition Maya du musée parisien (lien PDF omis) montre combien Picasso revint à sa fille comme sujet pendant les deux années suivantes. Une autre œuvre, Maya à la poupée et au cheval, réalisée en 1938, est répertoriée dans une collection privée. Un portrait ultérieur de février 1938, Maya au tablier rouge, est encore une toile distincte, identifiée dans le livret destiné aux jeunes visiteurs du musée (lien PDF omis). Ces titres ne désignent pas un seul objet. Leurs ressemblances témoignent d’une attention prolongée, non d’une raison de fusionner leurs dates, propriétaires et histoires. [3] [4]

Picasso dessina aussi avec Maya et fabriqua plus tard des jouets pour elle, selon les recherches de l’exposition du musée de 2022 (lien PDF omis). Le dossier de presse décrit des personnages de papier, des poupées articulées et des théâtres de marionnettes assemblés avec les matériaux de son atelier, en particulier pendant et après l’Occupation. Ce témoignage enrichit notre idée du jeu dans la famille, mais il ne faut pas le projeter rétrospectivement sur le tableau de janvier 1938. La poupée de MP170 est un sujet au sein du portrait ; les sources examinées n’établissent pas qu’elle était l’un des jouets faits à la main par Picasso plus tard. On peut parler du plaisir de créer et d’échanger des images sans inventer l’histoire matérielle de la poupée que Maya tient sur ses genoux. [3]

Les souvenirs de Maya cités dans les recherches de l’exposition racontent qu’elle demandait à son père de dessiner des choses et participait parfois à ses jeux artistiques. Ils concernent une relation de plusieurs années, non le récit mot pour mot d’une séance de pose pour Maya à la poupée le 16 janvier 1938. Ils empêchent néanmoins de décrire une relation à sens unique, dans laquelle Picasso seul agirait et l’enfant ne fournirait qu’un visage. Dans sa vie au-delà de la toile, Maya pouvait demander, jouer, dessiner, se souvenir et plus tard juger ce qu’elle avait vu. Le portrait fige une rencontre construite, tandis que les témoignages conservés indiquent un échange plus durable entre père et fille. On peut reconnaître de la tendresse dans l’œuvre sans y voir la preuve que chaque jour d’une vie familiale complexe fut simple.

On peut également comparer MP170 à une peinture de 1938 conservée dans un autre musée, Maya in a Sailor Suit au MoMA[8]. Celle-ci est bien plus grande, se trouve à New York et possède sa propre notice de collection. La comparaison montre comment une enfant pouvait être portraiturée plusieurs fois dans une seule année sans qu’une image d’elle soit définitive. Chaque tableau établit un autre rapport entre vêtement, visage et corps. Dans Maya à la poupée, le jouet est indispensable au dialogue de l’image ; dans le portrait au costume de marin, le titre dirige plutôt l’attention vers la tenue et la pose. Garder les deux œuvres distinctes éclaire chacune d’elles. [8]

Quel tableau fut volé en 2007 ?

Selon certains récits, Maya à la poupée aurait été volé dans la demeure parisienne de la petite-fille de Picasso en 2007, puis retrouvé. Cet épisode réel concerne un autre tableau au titre proche, non la toile muséale étudiée ici. Les documents de première main permettent de le vérifier. La notice MP170 du musée parisien[1] indique que Maya à la poupée provenait de l’atelier de Picasso et entra au musée en 1979 par dation. La notice nationale Joconde[2] l’enregistre également comme propriété de l’État. Elle ne pouvait donc pas être la toile privée accrochée dans une maison familiale près de trois décennies plus tard. [1] [2]

Dans un entretien avec Gagosian (lien PDF omis), Diana Widmaier-Picasso se souvient du vol de Maya à la poupée et au cheval avec un portrait de Jacqueline. Le dossier de l’exposition du musée parisien de 2022 (lien PDF omis) identifie Maya à la poupée et au cheval comme une œuvre en collection privée. Les comptes rendus qui raccourcissent ce titre en Maya à la poupée peuvent transférer par erreur son histoire à MP170. Pour qui cherche à comprendre la peinture muséale présentée ici, l’essentiel n’est pas le détail du vol, mais le fait que deux œuvres ne doivent pas être confondues. La toile privée et Maya à la poupée conservée au musée sont des portraits distincts. [6] [3]

L’entrée du tableau dans les collections publiques

Selon la notice des anciens propriétaires du musée, MP170 resta chez Picasso, puis entra au Musée national Picasso-Paris par une dation de 1979 — un transfert d’œuvres en règlement de droits de succession. Le catalogue du musée[1] et la notice du ministère français de la Culture[2] concordent sur cette acquisition, les dimensions, la technique et la date du 16 janvier. L’histoire des expositions comprend des présentations bien avant et après le transfert, notamment le projet Maya du musée en 2022. Mais être exposé dans un lieu n’équivaut pas à lui appartenir à cette date ; c’est la notice actuelle, non la liste des expositions passées, qui établit le propriétaire présent. Les accrochages peuvent changer : mieux vaut préparer une visite d’après les informations actuelles du musée que supposer MP170 toujours visible. [1] [2]

Cette histoire des expositions inscrit aussi MP170 dans plusieurs cadres d’interprétation. La toile a figuré dans des rétrospectives de Picasso, des expositions sur le portrait et l’enfance, ainsi que dans la présentation parisienne consacrée à la vie de Maya. Chaque contexte pose une question un peu différente à la même toile. Une rétrospective peut faire du visage déformé une étape de l’évolution stylistique de Picasso ; une exposition sur les enfants peut mettre en avant le rapport entre le modèle et son jouet ; une présentation centrée sur la famille peut laisser entendre la voix de Maya à l’âge adulte. Aucun de ces cadres ne change la date ou l’identité matérielle de l’œuvre. Ils montrent pourquoi il faut partir de la notice de l’objet avant d’importer une histoire tirée d’un court cartel ou d’un article sur un autre tableau de Maya.

Date, propriétaire et suite de portraits sont davantage que des détails de catalogue. Ils préservent la singularité de ce tableau. Maya n’est ni un modèle générique ni un simple symbole d’un mouvement artistique : c’est une enfant nommée, à un âge précis, au sein d’un champ de couleurs soigneusement construit, avec une poupée qui nous pousse à comparer deux visages. Les déformations de Picasso n’effacent pas la tendresse de la scène, mais l’affection familiale n’explique pas non plus chaque ligne et chaque couleur. Le portrait fait coexister intimité et expérience plastique. Le regarder attentivement, c’est voir une scène familière d’enfant et de jouet devenir visuellement étrange, puis redevenir familière.

Discussion

Appuyez-vous sur les sources et sur votre propre observation pour expliquer votre point de vue. Il s’agit de questions éditoriales, et non de commentaires de lecteurs.

Pistes de réflexion

Observation attentive

Comment le visage de Maya et celui de la poupée s’adressent-ils différemment au visiteur ?

Contexte

Que permet d’établir la date précise de janvier 1938 pour ce portrait familial ?

Question ouverte

À quel endroit la ressemblance cède-t-elle devant le réagencement des traits par Picasso ?

Participez à la discussion

Quelle interprétation correspond le mieux aux preuves ?

Références

  1. Musée national Picasso-Paris, notice de l’œuvre Maya à la poupée, MP170.

  2. Ministère français de la Culture, notice Joconde MP170.

  3. Musée national Picasso-Paris, dossier de presse de l’exposition Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo (lien PDF omis).

  4. Musée national Picasso-Paris, livret du jeune visiteur de 2022 identifiant MP170 (lien PDF omis).

  5. Musée d’Orsay, texte d’exposition sur Henri Rousseau.

  6. Gagosian, entretien avec Diana Widmaier-Picasso (lien PDF omis).

  7. Musée national Picasso-Paris, présentation de Picasso et du surréalisme. Voir la source.

  8. MoMA, Maya in a Sailor Suit. Voir la source.

Crédit de l’image

  1. Ramon Casas. Domaine public. Source : Wikimedia Commons. Redimensionnée à 1 024 px, sans recadrage. Fiche source. Licence.